Voici une question que nous devrions, je pense, nous poser : voulons-nous que nos enfants soient « déconnectés » ou voulons-nous qu’ils « sachent utiliser internet » ? Ce sont deux choses très différentes.

J’ai un jour entendu un parent soupirer : « Si je ne laisse pas mon enfant utiliser un téléphone, j’ai peur qu’il prenne du retard dans ses études, mais si je le laisse faire, j’ai peur qu’il se perde dans des choses que je ne peux pas contrôler. » C’est probablement un sentiment partagé.

Récemment, des propositions visant à restreindre, voire interdire, l’utilisation de certaines plateformes par les enfants ont été formulées, découlant de préoccupations très réelles : cyberharcèlement, escroqueries, abus, addiction à internet… Il ne s’agit plus d’avertissements lointains, mais de réalités présentes dans la vie de chaque famille.

Cependant, en y regardant de plus près, nous nous retrouvons face à un paradoxe : les plateformes mêmes que les adultes veulent « interdire » sont les outils d’apprentissage familiers des enfants. La salle de classe d’aujourd’hui ne se limite plus à quatre murs. Les devoirs sont donnés via des applications de messagerie, les discussions de groupe ont lieu sur les réseaux sociaux, et les supports d’étude sont partagés via des applications de messagerie.

Un élève « coupé d’internet » est parfois aussi coupé du flux d’apprentissage. Par conséquent, la question n’est plus simplement « devrions-nous interdire ou non ? », mais plutôt une histoire d’époque où la frontière entre apprendre et jouer, entre l’utile et le nuisible, n’est plus claire.

Je crois que les inquiétudes des adultes sont réelles. Mais le réflexe d’« interdire » est souvent instinctif : quand nous ne pouvons pas contrôler quelque chose, nous voulons l’éliminer. En réalité, avec l’espace numérique, c’est quasiment impossible.

Les enfants d’aujourd’hui ne grandissent pas dans un monde « avec internet », mais dans un monde qui « est internet ». Ils n’entrent pas dans un espace numérique ; ils y vivent. Par conséquent, l’interdiction ne consiste pas à ériger une barrière, mais plutôt à leur demander de ne pas sortir d’une réalité qui leur est déjà intrinsèque.

Et de plus, les choses totalement interdites deviennent souvent plus attrayantes. Un enfant à qui l’on n’explique rien, que l’on ne prépare pas, mais que l’on se contente de bloquer, trouvera très probablement un moyen de contourner l’obstacle. En utilisant un autre compte, en empruntant un autre appareil, ou simplement en se cachant. Dans ce cas, les adultes perdent le contrôle, et l’enfant manque de compétences pour se protéger.

Par conséquent, le risque ne disparaît pas ; il devient juste plus difficile à voir. En fait, si nous interdisons de manière rigide, nous faisons également face à une autre conséquence : l’inégalité.

Un élève en ville, disposant de multiples appareils et voies d’accès, peut facilement trouver des alternatives. Mais un élève dans une zone défavorisée, qui dépend entièrement des plateformes populaires pour recevoir ses devoirs et communiquer avec ses enseignants, pourrait être « laissé de côté » simplement à cause d’une décision administrative. L’histoire n’est alors plus une question de protection des enfants, mais de création involontaire de plus de distance.

Mais si nous n’interdisons pas, alors que faire ? Peut-être que la réponse ne réside pas dans une mesure unique, mais dans une approche différente : passer d’une « protection par les barrières » à une « protection par la capacité ». Au lieu d’essayer de tout contrôler, aidez les enfants à apprendre à se contrôler eux-mêmes.

Un enfant qui sait identifier les arnaques, distinguer les vraies des fausses informations, et s’arrêter quand il se voit entraîné dans du contenu sans intérêt… sera bien plus en sécurité qu’un enfant qui est simplement interdit. Cela ne peut pas venir d’une leçon de morale ; cela doit être mis en pratique.

À la maison, les parents ne devraient pas être de simples superviseurs, mais doivent devenir des compagnons. Ne pas dire « n’utilise pas ça », mais demander « qu’est-ce que tu regardes ? » ou « qu’est-ce que tu en penses ? ». Une conversation ouverte est souvent plus efficace que n’importe quelle application de contrôle.

Dans les écoles, la culture numérique ne devrait pas être juste un concept, mais doit devenir une partie substantielle de l’éducation : comment se comporter face à des commentaires négatifs, comment protéger ses informations personnelles, comment gérer son temps d’écran.

Concernant les politiques, au lieu de placer toute la responsabilité sur les familles et les écoles, il est nécessaire d’obliger les plateformes technologiques à être plus responsables : comptes dédiés aux enfants, contrôles de contenu, limites de temps, réduction des algorithmes addictifs. Car en fin de compte, un enfant ne peut pas lutter contre tout un système conçu pour retenir les utilisateurs.

Voici une question que nous devrions, je pense, nous poser : voulons-nous que nos enfants soient « déconnectés » ou voulons-nous qu’ils « sachent utiliser internet » ? Ce sont deux choses très différentes.